Sens : La drôle d’émeute du jeu de la main chaude en août 1472

Publié le 8 mars 2025
L’ambiance était festive près du puits de la rue de Saint-Romain (actuelle rue Jossey), attenant à l’église du même nom (située alors face aux numéros 3, 5 et 7 de la rue Jossey et démolie en 1792). Selon le récit de M. Tavau, le cartulaire de la ville, rapporté par Louis d’Aucour, en cette période estivale, en l’an de grâce 1472, vignerons, artisans et autres habitants jouaient au jeu de la Tocque-main (Tacquemin ou encore main-chaude). Ce jeu, très populaire au 18e siècle, consistait, pour celui qui avait les yeux bandés, mains dans le dos, à deviner qui les lui frappait.
Ainsi ce jour-là, les mains du tonnelier Gabriel Croulant furent frappées par l’apothicaire Odor Boucquet. Ce dernier voulut s’enfuir et se réfugia dans la maison de Jehan Le Goust (ou Legoust), qui n’était autre que le secrétaire du roi de France Louis XI. Ceux qui le poursuivaient enfoncèrent la porte de la demeure, ignorèrent les remontrances du secrétaire et ordonnèrent que Boucquet se rende « usant de paroles fâcheuses et de main mise ». Le réfugié et quelques autres récalcitrants furent immédiatement conduits dans les prisons de la porte Saint-Rémi, située à hauteur de l’actuelle école du Cours Tarbé.
Cependant, l’affaire ne s’arrêta pas là. La population sénonaise fit preuve d’une fougue qu’on lui connait bien à travers les siècles. Elle s’opposa vivement à cet emprisonnement et cria à l’injustice. De rage, « les armes à la main » selon Théodore Tarbé, et surtout très en proie à l’alcool, une foule d’habitants se mit en marche vers les prisons, violemment assaillies. La foule libéra les joueurs exaltés, « qu’ils promenèrent par la ville comme par triomphe ». Les officiers du roi tentèrent bien d’apaiser leur colère, assurant que cette sanction était justifiée, en vain.
Jehan Le Goust écrivit immédiatement au roi « pour faire connaitre combien il était en crédit et autorité (comme le naturel de ceux qui sont nés de bas lieu et parvenus aux honneurs, ainsi qu’était ledit Le Goust, fils d’un pauvre cordonnier, et de vouloir montrer plus grands qu’ils ne sont) » écrit Tavau chez qui on note un certain parti pris. Les origines du secrétaire sont d’ailleurs contestées par Théodore Tarbé. Et d’ajouter que le secrétaire du roi relata ce fait dans sa lettre « non comme il s’était passé mais l’aggravant de toutes circonstances ». Au final, quinze personnes, y compris Lubin Rousseau, lieutenant-général au baillage de Sens et Jehan Girardin, procureur du roi, furent arrêtées par les conseillers du roi et furent jugés lors d’un procès au bois de Vincennes. « Deux des prisonniers furent pendus ; d’autres furent bannis ; d’autres moururent dans la prison » d’après Tarbé.
Jehan Le Goust fut insatisfait par les sanctions prises, se mettant en tête de ruiner la ville. Il décrivit les Sénonais comme « rebelles et désobéissants à ses commandements, qu’ils faisaient comme il leur plaisait », les accusant ensuite de comploter avec le duc de Bourgogne, alors grand ennemi de la couronne. Là encore, Tarbé appelle à la prudence sur les motifs qui ont conduit le secrétaire à s’en référer au roi, évoquant le refus de payer un impôt, s’ajoutant au mécontentement du secrétaire suite à l’affaire de l’émeute.
Le fait est que le 18 avril 1474, Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu, ainsi qu’une armée, entrèrent dans la ville afin de la soumettre à l’autorité du roi. Tavau raconte que les Sénonais firent profil bas, assurant de leur fidélité au roi, que des enfants vinrent même se prosterner à ses pieds. Et que de cette manière, ils furent reconnus comme étant « paisibles et très fidèles sujets du roi » par Pierre de Bourbon et obtinrent la grâce du roi et d’autres avantages. Cependant, selon Théodore Tarbé, la ville aurait largement bénéficié de l’intervention d’Antoine de Chabannes, grand maitre de la maison du roi, résidant à Courtenay ainsi que de Pierre de Vieil-Châtel, nommé par la suite gouverneur de Sens.








