Jean Maurice, un siècle de résistance

Publié le 28 février 2026

À l’aube de ses 102 ans, Jean Maurice est l’un des derniers témoins des camps de concentration allemands de la Seconde guerre mondiale. En mai 2024, il était l’invité d’honneur de Dominique Chappuit, maire de la commune de Rosoy où il réside. Vendredi dernier, il narrait son histoire au sein de la résidence L’Orangerie, dans un décor spécialement créé pour l’occasion : un véritable petit studio d’enregistrement mis en place par Fabio Chapotot, à la tête de La Canette Prod. Les nombreuses anecdotes de Jean Maurice ont ainsi été immortalisées, un récit animé par Séverine, responsable des activités de la résidence qui rêvait de rencontrer un ancien déporté, et enrichi par des précisions historiques de son ami Claude Prieur.

**Un résistant dans l’âme

En juin 1940, à seulement 16 ans, Jean Maurice signe son premier acte de rébellion en s’opposant à l’évacuation de la carrière d’extraction de sable où il travaille. L’armée allemande l’avait réquisitionnée pour des essais de tir au canon. « Ce que je refusais catégoriquement » s’indigne encore l’ancien résistant.
Sa détermination s’intensifie un an plus tard lorsqu’il rencontre par hasard un groupe de jeunes au cinéma, tous membres du réseau de Résistance Buckmaster.
« Calme toi, fais comme si de rien n’était » lui avait fortement suggéré son père, en vain. Jean Maurice s’engage corps et âme dans cette cause, notamment en charge du transport d’armes et du sabotage des opérations allemandes.
Mais le 25 novembre 1943, une trahison interne par un pétainiste provoque la chute du réseau de résistants du département de la Sarthe. Arrêté chez lui par la Gestapo et incarcéré à Angers pendant 54 jours, Jean-Maurice tente de s’échapper, une audace qui lui vaut le cachot.
« Je ne sais pas ce que c’est que la peur, ça ne m’impressionnait pas du tout » confie l’intrépide Jean Maurice.

**L’enfer du voyage en train

L’histoire prend une tournure tragique en janvier 1944 : après un transfert à Compiègne, il est déporté dans le camp de concentration de Buchenwald le 26. « Je ne m’attendais pas à atterrir dans un camp de concentration un jour, mais c’est comme ça » poursuit Jean Maurice, résigné, mais toujours avec la même force de caractère. Entre les mains des Allemands, il n’a même jamais dit un mot sur les actions du réseau de Résistance, feintant l’ignorance totale pendant les interrogatoires. « Il faut faire l’idiot des fois » ajoute Jean Maurice, que même la torture n’avait pas fait flancher : « des coups j’en ai eu, ils étaient violents, ils ont cassé la table sur laquelle j’étais allongé à cause des coups de trique qu’ils m’ont donnés ».
Jean Maurice se souvient d’un très long trajet en train jusqu’au camp de Buchenwald. Une centaine de personnes étaient amassée dans des wagons à bétail totalement fermés. Cette foule était accablée par la chaleur et obligée de se déshabiller, affaiblie par l’absence d’eau et de nourriture. Impossible de s’évader.
« La sueur collait le long des parois en fer tellement il y avait l’humidité de l’air qu’on respirait. Je l’ai léchée, oui, pour arriver à tenir debout ». La moitié d’entre eux, les plus fragiles, a succombé d’épuisement pendant le voyage.

**Matricule KLB 43932

Ceux qui ont survécu à la chaleur étouffante et à l’humidité des wagons sont jetés nus sur la place d’appel de Buchenwald, camp où ont péri plus de 56.000 prisonniers. Ironie tragique de l’histoire, le nom du site signifie littéralement « forêt de hêtres » en allemand. Pourtant, de la douceur sylvestre de la colline de l’Ettersberg, il ne reste rien pour les déportés.
Situé à 490 mètres d’altitude, ce camp est l’un des plus grands Kommandos établis par les nazis en 1937, d’une surface d’environ 200 hectares. La neige recouvre le sol de Buchenwald et un vent glacial souffle sur la colline de l’Ettersberg, accentuant la sensation de froid déjà intense. « Silence complet sur la place en attendant d’être enregistré ». A leur arrivée, les nazis remettent à chacun des prisonniers un morceau de tissu en forme de triangle qu’ils doivent immédiatement coudre sur leur uniforme. On leur fournit fil et aiguille. Jean Maurice disparait ainsi sous le matricule KLB 43932.
« 5h du matin, levé, pour aller chercher le ravitaillement. Il y avait des cuisines allemandes qui ravitaillaient et le camp, et les Allemands. Parce qu’en plus de nous, il y avait également à peu près 20.000 Allemands qui faisaient leur service militaire, engagés ou non » raconte également Jean Maurice. Les prisonniers travaillaient du matin au soir, également dans une usine d’armes, située à proximité. « Il leur fallait 60.000 fusils lorsqu’ils ont attaqué le sud de la France » précise Jean Maurice. A leur retour au camp, après l’appel, ils recevaient une ration de pain. « Chacun passait de son côté, en colonne naturellement », des claquettes aux pieds, renforcées par des semelles en bois.

**Le camp souterrain infernal

En septembre 1944, Jean Maurice est transféré dans le camp Dora-Mittelbau, à 200 mètres de profondeur. Cette usine, située près de la ville de Nordhausen, était consacrée à la fabrication d’armes spéciales : le V1, un petit avion monomoteur, et le V2, une grosse fusée balistique, précurseur de la fusée spatiale. « On a une bonne image : Tintin sur la Lune » s’amuse Claude Prieur dont le père avait également rejoint la Résistance. « Les Anglais se souviennent très bien des V1 parce que quand ils l’entendaient, ça allait. Quand le moteur s’arrêtait et qu’ils ne l’entendaient plus, le V1 tombait sur les agglomérations » précise-t-il également.

Dans ce camp aussi, on sert également de maigres portions aux déportés, tous assaillis par la faim, même si leur corps semblait s’être adapté au bout de quelques jours comme l’affirme Jean Maurice. « En rentrant, je faisais 33 kilos. En quinze jours, je suis arrivé à 90 kilos. Je mangeais, je mangeais, je mangeais » raconte-t-il.
Et si d’aventure certains étaient surpris en plein sabotage, ils étaient exécutés sur-le-champ. Jean-Maurice se souvient d’exécutions sommaires pratiquées « cinq par cinq ». Il se rappelle aussi avoir rencontré Heinrich Himmler, sinistre chef de la garde rapprochée de Hitler, de la police et de la Gestapo, maître d’œuvre de la Shoah : «  Je me suis mis au garde à vous parce qu’il le fallait » concède celui qui n’acceptait pourtant aucun ordre.

**L’horrible sorcière de Buchenwald

Les âmes les plus sensibles auront certainement eu quelques difficultés à entendre cette histoire, antérieure à l’arrivée de Jean Maurice, une histoire à glacer le sang. D’un sadisme sans nom, Ilse Koch participait à la terreur instaurée par son époux Karl Otto Koch, premier commandant du camp jusqu’en 1942. Surnommée aussi « la chienne de Buchenwald » pour ses nombreuses aventures avec d’autres officiers SS, elle déambulait dans le camp, notamment au moment de l’appel, « afin que les hommes la regardent » comme l’explique Séverine.
Elle sélectionnait les prisonniers tatoués afin qu’ils soient tués par empoisonnement et ainsi recueillir leur peau destinée à la fabrication d’abat-jours, qu’elle collectionnait.
Karl Otto et Ilse Koch sont arrêtés en août 1943 par la SS elle-même, accusés de détournements de fonds et de meurtres de témoins gênants. Karl Otto Koch est reconnu coupable en décembre 1944 par un Tribunal nazi et fusillé en avril 1945.
Ilse Koch échappe à la sentence, faute de preuve. Plus tard, elle est arrêtée par les Américains et jugée par le Tribunal militaire de Dachau lors du procès de Buchenwald, puis condamnée à perpétuité en 1947. Sa peine est finalement réduite à quatre ans de prison en 1948 par le général Lucius Clay, par manque de preuves formelles pour les objets en peau humaine. Mais en 1951, elle est jugée une seconde fois pour incitation au meurtre et condamnée à la perpétuité. Enfermée dans la prison d’Aichach, elle met fin à ses jours le 1er septembre 1967, à l’âge de 60 ans.

**La mémoire sans haine

« J’ai essayé d’oublier, j’ai jamais pu » confie Jean Maurice, toujours en proie à des cauchemars, surtout lorsqu’il évoque cette sombre période de sa vie. Pour autant, Jean Maurice raconte l’horreur des camps de concentration sans aucune colère, aucune rancœur. Forcé à l’époque de respecter les nazis, il excluait toute insulte de son vocabulaire. Après son emprisonnement, il a toujours observé cette ligne de conduite, convaincu que « la vie doit continuer ».
« J’ai gardé l’espoir de m’en sortir et je m’en suis sorti » confie Jean Maurice, particulièrement marqué par cette privation de liberté. Après avoir survécu à l’innommable, il conserve également une confiance intacte en l’humain. Armé d’une patience exemplaire, il a su naviguer dans l’horreur grâce à une intuition salvatrice, séparant d’instinct les traîtres des compagnons d’infortune.

Claude Prieur, Séverine Maupetit et Jean Maurice
Claude Prieur et Jean Maurice
Claude Prieur

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