Froid, faim et colère : Sens au bord de la Révolution

La Visite à la ferme Louis Watteau dit de Lille / Collection Marrey, Musées de Sens

Publié le 20 décembre 2025

Un froid s’installe dès le mois de novembre 1788, après un été particulièrement éprouvant ayant entrainé de mauvaises récoltes et fragilisé la population. Jusqu’en janvier 1789, les températures chutent à des niveaux exceptionnels, dépassant parfois les -15 °C. Les cultures sont gelées, les rivières prises par la glace, paralysant les transports fluviaux indispensables à l’approvisionnement de la ville. Le prix du blé, et a fortiori du pain, s’envole, accentuant les difficultés quotidiennes des habitants.

Le royaume est alors confronté à une grave crise économique -mais également politique car l’absolutisme est remis en cause. Le roi, Louis XVI, décide alors d’organiser des Etats généraux, dont l’ouverture est prévue le 5 mai 1789 à Versailles. L’objectif est de réunir les trois ordres (clergé, noblesse et tiers état), seuls à pouvoir décider de la levée de nouveaux impôts et engager la réforme du pays. À Sens, c’est dans ce contexte de crise financière, climatique, agricole et sociale aiguë que se tient l’Assemblée générale du Tiers-État, le mercredi 25 février.

Réunis à l’Hôtel de Ville autour du maire, Michel-Armand Sallot des Varennes, les officiers municipaux et de nombreux habitants sont convoqués « par billets et au son du tambour ». L’assemblée a pour principal objet l’organisation du Tiers-État dans le cadre de la convocation de ces États généraux : modalités d’élection des députés, préparation du cahier de doléances, et affirmation de la légitimité de la commune face aux contestations.

Car, dans les jours précédents, plusieurs représentants des ordres privilégiés (clercs, officiers de justice et nobles locaux) ont déposé une protestation officielle. Ils affirment avoir été menacés lors d’une assemblée antérieure, le 22 février, et déclarent ne plus pouvoir assister aux réunions sans danger, allant jusqu’à contester la validité de toutes les décisions prises depuis cette date.

Le Tiers-État sénonais rejette ces accusations avec vigueur qu’il juge mensongères et insultantes, et y voit une tentative délibérée de discréditer l’autorité municipale par des manœuvres judiciaires et politiques. Selon lui, les privilégiés ont pris part normalement aux débats et aux votes. Pire encore, ce sont certains d’entre eux qui auraient provoqué les troubles : insultes envers le maire, tentative de saisie des registres municipaux, agitation volontaire et mépris affiché envers le peuple, qualifié de « canaille », de « brutes » et de « chevaux ».

Le procès-verbal de cette assemblée restitue une violence verbale inédite, révélatrice d’une rupture sociale désormais consommée. À Sens, la Révolution ne se profile pas seulement comme un événement national : elle s’enracine dans des tensions locales anciennes, opposant depuis plusieurs années le corps de ville aux élites privilégiées, notamment autour des questions fiscales et de gouvernance municipale.

Aux catastrophes climatiques et agricoles s’ajoutent ainsi de profondes tensions sociales, économiques et politiques, qui nourrissent une radicalisation du discours local. Le Tiers-État oppose le sacrifice patriotique des habitants au refus des privilégiés d’abandonner leurs exemptions. Les Sénonais se présentent comme de « meilleurs Français », loyaux envers le roi mais déterminés à défendre l’égalité devant l’impôt. Certains gestes frappent les esprits : un manouvrier propose de consacrer 15 sous sur 20 de son salaire quotidien aux impôts, tandis qu’un tailleur offre de renoncer à une rente annuelle de 450 livres pour soulager la commune.

À la veille de 1789, Sens est déjà entrée dans une phase de contestation portée par la pénurie de pain et le rejet des privilèges. La ville s’inscrit pleinement dans la dynamique révolutionnaire, qui la conduira ensuite vers un esprit résolument républicain.

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