Lorsque l’architecte signa un pacte de son sang

Publié le 3 décembre 2024
Théodore Tarbé rapporte une bien étrange anecdote dans son Almanach de Sens en 1837 sur la construction du Pont du diable que le Sénonais emprunte quotidiennement. « Au commencement du 13ème siècle, un habile architecte de Sens entreprit la construction d’un pont, sur le bras gauche de l’Yonne pour communiquer de l’Ile d’Yonne au faubourg situé au couchant de la ville ». Ainsi naquit le Pont-au-diable, dit aujourd’hui le pont du diable, construit en grès des carrières de Marsangy. Les travaux furent dirigés par l’architecte Guinefort, un entrepreneur cependant peu fortuné qui peinait souvent à payer ses ouvriers et ses matériaux. L’histoire raconte que malgré bien des prières, « le Seigneur fut sourd », et l’architecte sombra dans le désespoir puis stoppa le chantier.
Ce qui se passe ensuite, que l’architecte ait rêvé, fut alcoolisé ou, osons le croire, fut réellement en proie à des forces obscures, offre à l’histoire de ce pont une dimension tout aussi divertissante qu’inquiétante. « Mais bientôt un grand vent s’éleva et souffla avec violence, une tempête commença, le bruit du tonnerre vint ébranler et faire trembler sa maison ». Des manifestations qui annonçaient tout bonnement l’entrée en grandes pompes d’un personnage fort craint à l’époque, sous la forme d’une « large chauve-souris » qui se transforma en « une espèce de Satyre, aux pieds de bouc, aux cuisses velues, et portant des cornes, une grande barbe, des ailes déployées et une longue queue » plus communément nommé « Satan ».
« Guinefort, tu gémis ; tu ne m’as pas imploré, cependant je viens te secourir. Signe cette feuille de ton sang, et tu seras hors d’embarras » lui propose l’effrayant personnage, soit douze années de vie prospère en échange de son âme. L’architecte put reprendre ses travaux et satisfaire ses ouvriers et fournisseurs. Mais il finit par éprouver des remords et implorer Dieu, suppliant saint Michel de le délivrer. Et au cours d’un repas avec des amis et le curé de la paroisse, il est convoqué par le Diable à la cave, par l’intermédiaire de sa servante qui cherchait un vin de Paron. Le curé s’adonne ensuite à un virulent exorcisme et fait promettre à Satan de laisser l’architecte tranquille. « Satan en ayant fait le serment, le curé versa de l’eau bénite dans le vase et le démon voulant, avec sa griffe, prendre le millet, la retira toute brûlante, en jetant un cri d’épouvante ».
Vade retro, Satana, nunquam suade mihi vana ;
Sunt mala quae libas, ipse venena bibas.
Retire-toi, Satan, cesse de me tenter ;
Garde bien ton poison, je n’y veux pas goûter
Sur ces bonnes paroles du prêtre, « le diable s’enfuit aussitôt en jetant des hurlements affreux ; et furieux d’avoir perdu sa proie ». L’architecte Guinefort, de nouveau fidèle à l’église, « continua de travailler avec succès ». Et le Diable ne reparut jamais.








